REGARDE -NOUS

Ce texte, je l’ai écrit pour le spectacle que j’ai créé avec Amélie Prévost en 2016, Fol ouvrage torcher des paillettes.

 

Regarde-nous

Mais je veux dire vraiment

regarde 

ne dis rien

ne suppose rien

tu ne nous connais pas

 

ne choisis pas la suite de l'histoire

les lieux où nous devrions poser nos têtes

je sais que tu sais à quel point nous sommes redoutables

 

ta peur nous enchaîne depuis si longtemps

que j'en suis venue

à ne plus savoir qui je suis

à croire mon corps fragile et frêle

ma volonté volage

mon rôle se résumant à

t'offrir mes atouts

que tu cueilles à la fleur de l'âge

me laissant prisonnière

étrangère à moi-même

 

mais notre pouvoir est immense

il te dépasse

tu l'as compris plus tôt que nous

voilà peut-être ta seule victoire

 

car

ce ventre a abrité tous les mythes

je leur ai donné à boire quand la nature était le plus grand ennemi

mes bras ont couvert des corps contre le froid et l'envie

j'ai porté à m'en courber le dos l'enfance de l'humanité

et même si, l'histoire, tu l'écris

amnésique de moi

je persiste à te dire

que j'en suis l'origine

 

alors regarde-moi

et vois ce corps

j'en suis l'unique propriétaire

 peut-être qu'entre mes jambes

c'est encore la nuit

vivant dans l'ombre rassurante

que m'offrent mes cuisses

 

peut-être que la clarté du plaisir

y séjourne sans papiers

sous des bouches qui varient

comme varie le temps

 

peut-être que ce sont les doigts d'une autre

qui cherchent le chemin vers l'amour

ou les miens, agiles à presser sur la détente

 

peu importe ce qui se passe ici-bas

ça ne concerne que moi

que nous

 

devant

le chemin n'est pas sûr

 

je sens le poids

 

ta main oppressante sur ma tête

j'entends le venin couler dans mon oreille

ma confiance infectée

le doute en plein cœur

que mes mots pour me défendre

 

le trône est confortable

ton cul s'y moule si bien depuis si longtemps

(l'habitude est le plus grand vice de l'humanité)

 

tu trembles à l'idée de me céder ta place

mais contrairement à ce que tu pourrais croire

je ne veux pas m'y asseoir sur cette chaise

je veux rester debout

devant toi

planter mes yeux dans les tiens

te dire : regarde-moi

ici

face à face

 

Regarde-nous.

Précédent
Précédent

POÈMES SUR L’AVENUE MONT-ROYAL

Suivant
Suivant

Noël avec Étienne Coppée